2010

Abdelkrim et la guerre du Rif

Un film de Daniel Cling
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50 min
Production : Iskra - Arte France - Real Productions - Cinemaat Productions - CRRAV Nord-Pas-de-Calais
Langue : Français
Son : Stéréo
Format : Digital Betacam, Betacam SP, Vimeo, Fichier numérique, Bluray, DCP, HDCAM
Versions disponibles : VFR, VENG, VESP, VDE, VARAB

La guerre du Rif se déroule de 1921 à 1926 au nord du Maroc. Elle débute en juillet 1921 par la déroute de l’armée espagnole face aux tribus rifaines conduites par Abdelkrim, qui tient tête à l’Espagne pendant plusieurs années en menant son peuple sur la voie de l’indépendance. Cette lutte prend fin en mai 1926 ; les Rifains sont écrasés par la force conjointe des armées espagnoles et françaises.

La guerre du Rif aura fait des dizaines de milliers de morts, laissé un pays et une population dévastés par les bombardements et les armes chimiques, coûté des fortunes colossales, entraîné l’Espagne dans la dictature, permis à Franco de faire ses premières armes et à Pétain de consolider sa stature d’homme providentiel.

Malgré ce bilan, la guerre du Rif a servi d’exemple pour tous ceux qui ont rêvé au cours du XXème siècle de s’émanciper du joug colonial.

Une histoire européenne

Ce film aurait pu s’appeler Abdelkrim et la guerre faite au Rif, mais nous avons choisi de conserver l’appellation occidentale pour mieux en démonter les mécanismes.

La guerre du Rif prend toute sa portée quand on la replace dans un contexte plus large, au centre des intérêts interimpérialistes de l’époque, des substrats idéologiques qui la traversent, des conflits économiques, politiques et géostratégiques dont elle est l’enjeu, de la compétition coloniale en Europe dont elle est la conséquence, de la montée des fascismes dont elle est contemporaine, et de la lutte d’émancipation des peuples dont elle est la première manifestation moderne.

Mohamed Ben Abdelkrim El Khattabi fait partie d’une famille qui collabore avec l’Espagne depuis qu’elle a obtenu le Rif à la suite de l’accord secret passé entre la France et l’Angleterre en 1904. Son père est convaincu que seule une puissance européenne est en mesure d’apporter au Rif le progrès et le développement. C’est ainsi qu’Abdelkrim, après des études de droit à Fès, se met lui aussi au service des Espagnols comme professeur, interprète, journaliste, puis juge des affaires musulmanes à Melilla. Mais la violence des Espagnols pousse peu à peu cette famille de notables à prendre ses distances, jusqu’à ce qu’Abdelkrim, au milieu de la Première Guerre mondiale, se déclare partisan de l’indépendance du Rif, entraînant sa condamnation dans un authentique procès politique. Après la mort de son père en 1920, il prend la tête des tribus et parvient à créer l’unité, en infligeant dès l’été 1921 à l’Espagne une série de défaites plus cuisantes les unes que les autres. Abdelkrim ne veut pas la guerre, et il se battra toujours pour négocier la paix, jusqu’à ce que son mouvement soit écrasé en mai 1926 par la force conjointe des armées espagnoles et françaises. Considéré par le monde arabo-musulman comme un nouvel Atatürk, il élargit son champ d’action à l’ensemble du Rif qu’il proclame République en 1923, en partie pour s’attirer la sympathie de la gauche anticolonialiste, mais aussi pour s’inscrire dans la modernité, avec l’ambition impensable à l’époque d’obtenir la reconnaissance de la Société des Nations.

La guerre du Rif est un séisme, un coup de tonnerre dans un ciel presque serein. La victoire d’Abdelkrim sur l’Espagne bouleverse très vite les données traditionnelles de la politique internationale et s’affirme comme un modèle dans la lutte d’émancipation des peuples colonisés à travers le XXème siècle. Abdelkrim, enterré en 1963 avec tous les honneurs au Caire, où il s’est réfugié en 1947, est en effet un personnage hors du commun, qui fit connaître à un peuple de paysans des succès qui ébranlèrent les impérialistes d’alors. A l’apogée de la puissance coloniale, le colosse se révèle au pied d’argile, et doit mobiliser une puissance de feu considérable pour faire face à une situation inédite et venir à bout du caillou qu’il a dans la chaussure. La guerre industrielle est mobilisée pour écraser le petit Etat qui voit le jour et les quelques dizaines de milliers de combattants qui le défendent. On y trouve d’un coté la marque d’un indiscutable tournant dans la lutte anticoloniale par rapport au XIXème siècle ; l’organisation militaire de la guérilla et la lucidité d’Abdelkrim, qui considère que les succès militaires doivent s’accompagner de succès politiques au plan intérieur et extérieur (rendus possibles par la constitution d’un Etat), représentent des avancées considérables. Cette expérience dont la portée s’étendra de l’URSS à l’Amérique latine, de Stockholm à New Delhi, en passant par l’Asie et l’Afrique, deviendra un exemple pour les mouvements d’émancipation des peuples au cours du Xxème siècle.

Côté occidental, cette guerre coloniale permet de mettre à l’épreuve des méthodes stratégiques nouvelles et de tester des armes modernes sur un terrain non européen ; elle bascule avec l’aide de la France dans une forme de guerre contre- révolutionnaire qui se répètera tout au long du siècle. La violence dont les armées européennes font preuve sous l’étendard de la civilisation n’est pas sans présenter des analogies avec l’un des substrats de l’idéologie nazie. Ce que les puissances européennes se permettent envers les peuples colonisés (massacres de populations civiles, extermination des opposants, terreur, pratiques génocidaires), n’est possible que par le biais d’une propagande bien orchestrée. Le « sous-homme » est déjà en germe dans la guerre coloniale moderne ; on « barbarise » l’ennemi pour justifier son élimination. Les gaz toxiques, pourtant sur le point d’être interdits, seront produits dans le plus grand secret en Espagne grâce à la complicité de l’Allemagne, ou acheminés sous couvert de pesticides par l’entreprise française Schneider. Les gaz seront utilisés ici de manière intensive par les Espagnols ; l’Angleterre agira de même en Iraq en 1919 et l’Italie en Abyssinie en 1935.

Alors que la guerre du Rif a été perdue par Abdelkrim et les siens, la secousse qu’elle a représentée la transforme paradoxalement en une victoire. Plus qu’un terrain d’essai, l’expérience d’Abdelkrim, avec toutes les contradictions dont elle est porteuse, est à l’évidence une première. « Je suis convaincu que, si nous en avions eu le temps, nous serions devenus une grande nation d’hommes libres » déclarera plus tard Abdelkrim. Cette parole n’est ni celle d’un jouet, ni celle d’un vaincu, elle est au contraire l’expression d’une force nouvelle et porteuse d’un indéfectible espoir de liberté.

Conclure que la guerre est une grande mécanique qui broie les hommes serait une lapalissade. Dans le cas de la guerre du Rif, cette expression prend toute sa valeur, si l’on considère que les grandes puissances ne se font pas la guerre entre elles, mais écrasent un Etat dans l’œuf pour des intérêts interimpérialistes dont on est fondé à interroger les valeurs de civilisation qui les commandent. Ce qui se joue dans cette guerre implacable, avec la disproportion effarante des rapports de force, fait penser au jeu de plaques tectoniques qui s’entrechoquent, modelant de nouveaux territoires. Et s’il a fallu du temps pour apprécier l’apport de cette expérience historique, c’est sans doute parce que l’histoire officielle a toujours tenté d’effacer, d’un bout à l’autre de l’Europe les figures héroïques qui auraient pu servir d’exemple à la lutte d’émancipation des peuples.