1994

BAGAD

Un film de Christian Rouaud
1 h 04 min
Production : LAZENNEC BRETAGNE / FR3 Ouest
Langue : Français
Son : Mono
Versions disponibles : VFR

Le bagad de Lokoal-Mendon sera-t-il champion de Bretagne ?

Tous les ans, les bagad où bretons s’affrontent, au Festival Inter celtique de Lorient, lors d’un concours qui désigne le champion de Bretagne. Christian Rouaud a suivi le Bagad Ronsed Mor de Lokoal-Mendon durant plusieurs mois, lors de la préparation musicale de l’épreuve : collectage des airs, choix des partitions et des rythmiques, répétitions par pupitres, répétitions du bagad lui-même. La caméra suit les pas du « pen soner », Dédé Le Meut, qui nous fait rencontrer quelques « personnalités » du bagad. A travers ces portraits esquissés, à l’occasion d’une naissance, au cours d’un repas, dans la formation des jeunes débutants, au bar du local après la répétition, on entre peu à peu dans l’intimité du groupe et dans le mystère d’une élaboration musicale collective. L’échéance approche, on sent monter la tension, à la mesure de l’enjeu...

Vient le jour du concours, l’angoisse des ultimes répétitions, la panique à l’entrée du stade, la prestation devant le jury et la foule. La musique, enfin.

Notes de Christian Rouaud

Lorsque j’ai eu l’idée du film « BAGAD », j’avais plusieurs envies, qui tournaient autour de la préparation du championnat des Bagadoù.

Je voulais suivre les sonneurs pendant l’élaboration de la partition du concours. Montrer comment d’une matière brute, quelques notes glanées ici et là dans les collectages auprès des anciens, on pouvait faire surgir peu à peu au fil des répétitions des morceaux superbes et des harmonies qui donnent les larmes aux yeux.

Je me suis glissé dans le bagad de Lokoal-Mendon, et je n’ai pas été déçu ! Les mélodies était préparées par Dédé Le Meut, bien entendu, mais à chaque étape les choix étaient âprement discutés, remis en cause, amendés, au niveau des chefs de pupitre d’abord, puis par le bagad tout entier au cours d’homériques répétitions, où, jusqu’à la dernière minute tout pouvait être remis en cause. Il est vrai que l’alchimie à trouver est subtile : chaque pupitre cherche à briller, évidemment, mais seule la perfection de l’ensemble permet la victoire.

Je voulais aussi accompagner la montée dramatique liée à ce genre de compétition, faire ressentir la tension qui grimpe à l’approche du jour fatidique, jusqu’à l’ultime instant avant l’entrée dans le stade, lorsque les regards n’osent plus se croiser, lorsque l’angoisse crispe les traits et que les doigts s’agitent sans raison. Gagnera, gagnera pas ? L’enjeu était d’autant plus fort cette année-là (en 1994) que Lokoal-Mendon était tenant du titre ! Il faut qu’on ait le temps de les connaître, ces sonneurs, de les aimer, de faire cause commune avec eux, pour être embarqué par leur prestation devant le jury et...effondré par leur défaite, puisqu’ils ont été battus sur le fil. Le « drame »se joue sous nos yeux et il est vrai qu’on partage leur détresse au moment de la proclamation des résultats. C’est aussi pour cette émotion-là que j’aime le championnat des Bagadoù.

Interview de Christian Rouaud avec Ar Soner

Ar Soner : Christian Rouaud, peut-être pourriez-vous commencer par vous présenter aux lecteurs d’Ar Soner ?

Christian Rouaud : Je suis cinéaste depuis une dizaine d’années. J’ai commencé par être professeur de Lettres en banlieue, puis j’ai fait des films pour l’Education nationale. Je suis réalisateur indépendant depuis 1991. Mes parents sont de Nort sur Erdre, dans la région nantaise et j’habite la banlieue sud de Paris. J’ai commencé à m’intéresser à la musique bretonne dans les années 70, comme beaucoup de gens, avec « la renaissance » celtique : Glenmor, Gilles Servat, Alan Stivell, et puis les groupes à danser, principalement Sonerien du. Pour moi, ce mouvement était très lié aux aspirations sociales de l’époque. On entendait de la musique bretonne dans les galas de soutien, le drapeau gwen a du cotoyait le drapeau rouge dans les manifs, militer et écouter cette musique participait d’une même démarche. Puis je suis venu au Festival de Lorient. J’étais assidu de la soirée des cornemuses. Que ce soit en pipe-band ou en bagad, le son de la cornemuse m’émeut. Je ne sais à quand remonte ma fascination pour cette musique de plein air, qui se fait désirer quand on l’entend de loin, et qui donne le frisson au fur et à mesure qu’on s’approche. Peut-être des impressions d’enfance : quand j’étais gamin, à Paris, mes parents m’emmenaient tous les ans aux arènes de Lutèce, pour le pardon de la Saint-Yves. Ça doit laisser des traces... A Lorient, lors de la soirée des cornemuses, on proclamait les résultats du championnat des bagadoù. Je suis allé écouter ce qui se passait le samedi après-midi et je me suis interessé de plus près à la musique de bagad, aux différents courants qui la traversaient. C’était l’époque où des tentatives se faisaient jour de bousculer un peu la tradition, les recherches de Quimperlé du côté du jazz, le surgissement de la Kevrenn Alre en 79. On sentait qu’il se passait quelque chose de neuf, et qu’une nouvelle génération de musiciens apparaissait. Je suis documentariste, ce qui m’intéresse c’est la façon dont les gens vivent, se rencontrent, aiment, agissent. J’ai eu envie de rencontrer des sonneurs, et de faire un film sur un bagad, à la fois pour faire connaître largement cette musique qui me fait pleurer, et pour montrer ce qui se joue dans ces groupes de jeunes musiciens.

A S : Vous avez donc réalisé un documentaire de soixante quatre minutes sur Le babagd de Locoal-Mendon. Comment s’est fait le choix de ce bagad ?

C R : Je voulais d’abord savoir si mon idée de film pouvait rencontrer un écho en Bretagne. J’ai pris contact avec Bodadeg Ar Sonerion, pour parler du projet avec ses responsables, confronter mes présupposés de départ avec la réalité. Je ne souhaitais pas filmer des « monuments », comme Kemper ou Auray, qui me paraissaient, à tort ou à raison, trop bien huilés, à la limite du professionnalisme. Je voulais un bagad réellement amateur, ancré dans les réalités locales, et plutôt rural que citadin. Il fallait enfin qu’il fût un bon bagad de première catégorie, susceptible de gagner à Lorient, car le film devait s’articuler autour de la préparation du concours, avec comme enjeu le titre de champion de Bretagne. Nous étions en Mars 92, Kemper était champion sortant. J’ai choisi Locoal-Mendon.

A S : Comment la prise de contact avec Ronsed Mor s’est-elle passée ?

C R : J’ai donné un coup de fil au Penn soner, André Le Meut. Quinze jours après, j’assistais à une répétition du bagad et j’expliquais au groupe, un peu surpris, ce que je venais faire là. Il faut dire que jai été tout de suite reçu comme un ami, ce qui a beaucoup facilité les choses. Je leur ai dit qu’il y avait pour moi un mystère dans le fait que des gens aussi jeunes aient envie de passer autant de temps à apprendre un instrument aussi bizarre que la cornemuse, ou les subtilités de la batterie écossaise. La bombarde, me semblait un instrument plus abordable. J’ai rapidement compris mon erreur en les regardant travailler. L’autre préoccupation que j’avais était de comprendre comment le bagad participait à la vie collective du village, ce qui faisait bouger les gens, tant du point de vue musical que du point de vue des relations qui régissaient la vie du groupe. Je voulais tenir en même temps les deux perspectives : montrer comment le travail musical collectif prend forme peu à peu dans l’élaboration de la partition du concours, et comment cette activité s’inscrit dans le quotidien des sonneurs, chacun avec sa personnalité, son intimité, son désir.

A S : L’idée même du film a donc été bien reçue par le bagad de Locoal Mendon ?

C R : J’imagine qu’il a dû y avoir de l’inquiétude, des réticences, d’ailleurs justifiées. Pourquoi un inconnu venait-il de Paris tourner autour d’eux avec une caméra ? Il y avait de quoi s’inquiéter. En réalité, il s’est écoulé deux ans entre le moment où j’ai eu l’idée de faire le film et le moment où il a été mis en production. (Entre temps, Locoal-Mendon était devenu champion de Bretagne, ce qui modifiait la ligne dramatique du film. Il ne s’agissait plus du challenger qui doit conquérir le titre, mais du champion qui doit le conserver...) Nous avons mis à profit cette attente, longue et incertaine (on ne savait pas si le film allait réellement se faire), pour nous « apprivoiser ». C’était d’autant plus nécessaire que je n’ai laissé place à aucun doute sur une éventuelle objectivité du film. J’ai revendiqué clairement la singularité et la partialité de mon regard. Cadrer, c’est choisir, et c’est exclure. Si les sonneurs du bagad ont accepté de se laisser filmer, c’est parce qu’ils ont admis cette démarche, qui supposait de leur part une belle confiance, et de la mienne l’obligation d’un regard « juste », d’une image dans laquelle ils pourraient se reconnaître. Ce contrat tacite est sans doute le vrai défi du documentaire : Chacun accepte de s’y mettre en danger. Il n’y a pas de véritable relation sans risque.

A S : Entreprendre un tel film n’est pas évident : ne serait-ce que pour en trouver le financement !

C R : Effectivement, Il faut une obstination de buse. Je vous fais grâce des innombrables démarches à accomplir pour convaincre les décideurs de l’interêt d’un tel projet. J’ai obtenu très vite une aide, encourageante, de l’Institut Culturel de Bretagne, mais ensuite, ce fut un véritable parcours du combattant. Pour simplifier, je dirai simplement que des producteurs parisiens ont essayé pendant un an et demie de trouver le financement du film. Sans succès. Puis j’ai rencontré Michel Guilloux, de Lazennec Bretagne, qui avait vu un de mes précédents films, et qui m’a proposé de produire Bagad en Bretagne. Sans lui, j’aurais probablement abandonné. J’avais d’ailleurs envoyé une lettre aux amis de Mendon pour m’excuser de les avoir alertés pour rien. Ensuite France 3 Ouest est entré en coproduction, grâce à Louis-Marie Davy, qui m’a fait une confiance absolue pendant le tournage et le montage. Le reste du financement a été trouvé auprès du Conseil Régional de Bretagne, de la PROCIREP, du Ministère de la Culture et du Centre National de la Cinématographie.

A S : Quand on entreprend un tel film, on est conduit à rencontrer des personnages inattendus, voire hors du commun...

C R : C’est tout le plaisir du documentaire. Et il est vrai que le bagad de Locoal-Mendon est particulièrement riche en « personnalités » étonnantes. Pendant les repérages, on se fait une idée des gens, de ce qu’ils peuvent dire ou faire, on se construit des petits scénarios imaginaires, et puis au tournage, tout se décale. Certaines observations s’avèrent justes, d’autres volent en éclat, parce que la vie ne se laisse pas enfermer dans ce genre de prévisions, Dieu merci. C’est particulièrement vrai pour un groupe. Au premier regard, on y trouve toujours un peu les mêmes types de « personnages » : les leaders, ceux qui voudraient l’être, les rigolos, les grandes gueules, les éminences grises, les modestes etc...Mais dès qu’on s’approche un peu, qu’on s’installe, ces catégories s’estompent, parce que les charismes de chacun sont beaucoup plus riches, émouvants et drôles. Et puis on sait bien que la caméra est un personnage supplémentaire, dont la présence n’est pas innocente.

A S : N’y a-t-il pas le risque de mettre sur un piedestal certains musiciens, en en reléguant d’autres dans l’ombre ?

C R : J’ai montré la vie du groupe telle que je l’ai perçue. Certains sonneurs sont plus présents et actifs que d’autres, mais c’est une évidence. Le Penn soner, Dédé Le Meut s’impose comme l’âme du bagad. C’est un personnage extraordinaire et il tient naturellement dans le film une place très importante. Sa gestuelle, son débit de voix, ses maladresses à la monsieur Hulot, mêlés à une écoute, une générosité, un naturel étonnant, font de lui une sorte de référence attendrie, un catalyseur du plaisir d’être ensemble. Si bien que malgré son omniprésence, il met les autres en valeur, par la qualité de relation qu’il institue dans le groupe. Et si j’ai le sentiment que sa place dans le film est juste, c’est parce que j’ai pu mesurer la tendresse- mêlée d’admiration-que lui vouent les membres du bagad, à travers les moqueries, les récits de ses « exploits », les rires et les marques de respect dont il est l’objet. Sans parler de ses qualités de musicien ! Il faut d’ailleurs ajouter que l’élaboration du morceau pour le concours est vraiment une oeuvre collective. Le travail est préparé par Dédé, bien entendu, mais à chaque étape, tout est âprement discuté, remis en cause, amendé, amélioré, au niveau des chefs de pupitre d’abord, puis par le bagad tout entier au cours d’homériques répétitions, où, jusqu’à la dernière minute, rien ne semble acquis. Chaque pupitre cherche à briller, évidemment, mais on sait bien que seule la perfection de l’ensemble permet la victoire. Le processus est, je crois, assez fidèlement rendu dans le film : On voit Dédé Le Meut collecter les airs au magnétophone, chez un chanteur et un sonneur. Puis il les transcrit en présence de son père, lui-même chanteur traditionnel. On sent bien à quel point cette écoute-là est importante. Elle constitue l’indispensable référence à la tradition, à une lignée dans laquelle le bagad s’enracine pour trouver la liberté d’inventer. Dédé opère une sélection de partitions, qu’il présente aux chefs de pupitre, et après discussion, une première trame est élaborée : d’abord les danses, puis les mélodies, enfin les transitions. Les répétitions peuvent commencer.

A S : Le film montre aussi les très jeunes enfants qui débutent.

C R : Les responsables du bagad ont bien compris que le développement, voire la survie du bagad, passait par la formation des jeunes. Ils ont créé une école, et un bagadig. Les formateurs sont bénévoles. Ils donnent les cours le soir, le dimanche matin, en plus des répétitions. L’un des batteurs me disait que même s’il avait la possibilité de devenir professionnel, il resterait amateur, car il ne voulait pas induire chez les gamins une attitude de consommateur. Chacun, élève et enseignant prend sur son temps libre, et du coup, on peut exiger un vrai investissement et un travail assidu, récompensé par les prestations du bagadig. La visée pédagogique et le plaisir de transmettre sont évidents. Ce qui l’est moins, ensuite, c’est l’intégration. L’espoir de beaucoup de jeunes est d’entrer au bagad des « grands », mais le niveau technique à atteindre est si élevé que le chemin est long. Cette contradiction se retrouve d’ailleurs dans le bagad lui-même. Il est souvent difficile de concilier la vie professionnelle avec les exigences d’un concours aussi relevé que le championnat de première catégorie. On se trouve devant un dilemme insoluble : laisser sur le chemin, pour ne pas prendre de risque, tel ou tel sonneur « qui n’a pas le niveau », ou privilégier la convivialité et la cohésion du groupe, au risque d’échouer au concours. Les choix sont parfois déchirants. Ajoutons que le bagad est aussi une association « loi 1901 », qu’il faut gérer, au delà du plaisir de se retrouver pour boire un coup. Alors on s’affronte, on regrette les initiatives individuelles intempestives dont le bureau n’a pas été prévenu, on discute gravement du prix d’entrée à la fête...c’est la vie aussi. Ce qui m’intéresse, c’est que cette effervescence-là, soit tendue vers un objectif musical commun, qui va imposer une cohésion, une osmose quasi absolue. Il y a un moment, où pas une ornementation, pas un doublé, pas un fla ne doivent dépasser. Et lorsque Dédé crie en levant le bras : « On y va ? », on oublie tout et on s’embarque dans une autre dimension, dont le seul moteur est le plaisir.

A S : Quels aspects avez-vous laissé de côté, essentiellement par manque de temps -rappelons que le film ne dure qu’un peu plus d’une heure.

C R : Pour concentrer le récit sur la préparation du concours, et la montée de la tension jusqu’à la proclamation des résultats, j’ai dû écarter du montage plusieurs séquences importantes à mes yeux. J’avais filmé, par exemple, toute la préparation du Trophée Ronsed Mor, qui montrait l’implication du bagad dans la vie du village, et les relations qu’entretiennent avec le groupe ceux qui ne sonnent pas mais participent à l’organisation des fêtes, des sorties, des concerts et des concours. Je ne sais si c’est pareil ailleurs, mais on sent bien à Mendon que le bagad joue un rôle bien plus large que celui qu’on attendrait d’une société de musique. Lieu de la fête, il est aussi le refuge des moments difficiles, et l’époque ne les épargne pas. J’ai dû également renoncer à montrer comment le travail musical du bagad s’articule avec la préoccupation de faire vivre la langue bretonne, de façon implicite ou proclamée, comme lors du concert que le Bagad a donné avec Gilles Servat pour l’inauguration d’une classe bilingue à l’école du village. Enfin, le grand regret que l’on a, lorsqu’il faut resserrer une telle matière pour la faire entrer dans des normes de diffusion « raisonnables », c’est de ne pouvoir laisser plus d’espace aux personnages. Pour les avoir côtoyés si longtemps, je sais bien que chacun d’eux mériterait un film, parce que la vie de tous les jours, la mienne, la votre, est pleine d’histoires étonnantes, qu’il suffit de savoir écouter. Le cinéma n’a pas besoin d’aller chercher ailleurs ses sujets.

A S : Le film a été diffusé sur France3 Ouest, à une heure plutôt tardive, savez-vous comment il a été perçu ? A-t-on une chance de le voir un jour prochain sur une chaîne nationale ?

C R : Je ne connais pas les réactions des téléspectateurs. La presse locale a été très chaleureuse, mais ma première préoccupation était de savoir si les gens du Bagad se reconnaîtraient. De ce côté-là, j’ai été comblé, l’accueil qu’ils ont réservé au film lors de l’avant-première à Locoal-Mendon a dépassé ce que je pouvais imaginer. Autres réactions très positives : celles des sonneurs d’autres bagadoù, qui, au-delà des particularités propres à Locoal-Mendon, ont retrouvé dans le film l’essentiel de ce qu’ils vivent dans leur propre formation. Mais le film ne s’adresse pas (seulement) aux convaincus des cercles celtiques, il vise le public le plus large. Je ne suis pas musicien moi-même, et j’espère que cette « innocence » que j’ai eue, mon oreille naïve, le regard un peu héberlué que je porte, peuvent être partagés par des gens qui n’ont jamais entendu de musique bretonne, mes voisins de la banlieue parisienne, par exemple.