2018

Le cri est toujours le début d’un chant

Un film de Clémence Ancelin
52 min
Production : ISKRA - DOCKS 66 - France Télévisions
Format : DCP, DVD, Vimeo
Versions disponibles : VFR, VENG

Dans un Centre Educatif Fermé, neuf garçons dont la loi empêche de montrer leur visage. Lorsque ces terribles et dangereux « délinquants » se fabriquent des masques afin de pouvoir prendre la parole dans un film, ils se révèlent doux, drôles, poètes ou philosophes et offrent une réflexion profonde et sensible sur la justice et l’incarcération des mineurs.

ENTRETIEN AVEC LA REALISATRICE CLEMENCE ANCELIN

« Comment est né votre désir de faire ce film dans ce Centre Educatif Fermé ? »

Mon envie de faire ce film est née de la rencontre avec des jeunes placés en CEF. J’avais eu l’occasion d’entrer dans une de ces structures car je suivais des musiciens qui venaient y proposer des ateliers d’écriture. Les jeunes m’ont apostrophée immédiatement en me demandant de faire un film pour dire qu’ils n’étaient pas « des bêtes sauvages ». « Faudrait leur dire qu’on est civilisés, qu’on sait faire autre chose que taper insulter ou casser ! » m’a dit une jeune fille. Cette première rencontre m’a tout de suite donné envie de leur ouvrir un espace de parole.

« On sait qu’il n’est jamais simple d’envisager un tournage en prison, qu’en a-t-il été dans cet établissement ? »

Evidemment tourner en CEF a été compliqué pour tout un tas de raisons. Les jeunes ont des rendez-vous médicaux, psy, des rendez-vous de préparation de procès, parfois des comparutions dont ils sont prévenus très peu de temps à l’avance… Et l’équipe est grande, donc la transmission d’informations est parfois compliquée. Il m’est arrivé de venir et d’apprendre que les jeunes que je devais voir n’étaient pas là. Mais le directeur de l’établissement a soutenu à fond mon projet, ainsi que plusieurs éducateurs (trices), chefs de service et personnel(le)s du CEF, et cela a été essentiel.

« Que pourriez-vous nous dire de votre rencontre avec ces jeunes gens ? »

Agés de 15 à 17 ans, les jeunes arrivent en CEF après des parcours de délinquance plus ou moins longs, et parfois l’échec de diverses autres mesures en milieu ouvert. Trafic de stupéfiants, vols, violences, ou malchance, hasard. Les parcours sont divers, mais ils ont pour la plupart pour point commun d’avoir manqué de l’invisible essentiel, amour, attention, protection, bienveillance, douceur... et de s’être constitué une identité dans la délinquance, gravissant les échelons en essayant d’être les meilleurs pour être reconnus du milieu, exactement comme d’autres enfants nés ailleurs, grandis autrement, le feraient dans une discipline musicale ou sportive. La rencontre de ces neuf jeunes garçons a été très intense pour moi. Parfois difficile, parce qu’eux se trouvaient dans des situations très lourdes pour leur jeune âge, très douloureuses. Parfois c’était dur pour eux de se concentrer dans cette fabrication de film, parce qu’ils étaient submergés par leurs ennuis personnels. C’était difficile pour moi de les sentir coincés dans des situations compliquées et de ne pas pouvoir les aider. Difficile d’être dans la peau de celui qui vient « prendre » des images, des sons, quand les gens que l’on filme et enregistre sont dans de telles difficultés. Du coup, il y a des jours où l’on abandonnait complètement le film pour simplement boire des cafés et discuter de la vie. C’est vraiment l’une des expériences humaines les plus riches qu’il m’ait été donné de vivre. J’ai appris énormément avec eux, entre autres à déconstruire les clichés dont je me rendais compte que j’étais pétrie. Toutes ces bonnes idées toutes faites qu’on porte un peu malgré soi et que j’avais comme je pense un peu tout le monde sur ce que c’est que de commettre un crime, un délit… Ces petits gars m’ont fait comprendre que le malheur et les accidents de parcours peuvent arriver à n’importe qui et n’importe quand. Et au final, j’ai surtout le sentiment d’avoir rencontré des enfants qui n’ont pas eu de chance.

« Comment la rencontre avec les jeunes s’est passée ? Quel travail d’approche avez-vous mis en place pour mettre les jeunes suffisamment en confiance et qu’ils participent au processus de création du film ? »

Je leur ai dit strictement la vérité. Je me suis présentée et j’ai précisé que je n’étais ni éducatrice, ni journaliste, ni juge, ni flic, mais quelqu’un de l’extérieur. Je leur ai raconté ma première rencontre avec des jeunes de CEF, comment ils m’avaient demandé de faire ce film, et que du coup j’étais venue là pour leur proposer de prendre la parole, de dire ce qu’ils avaient envie de dire. Je leur ai dit que je n’attendais rien de particulier, mais que j’étais là pour eux, pour qu’on fasse leur film à eux, s’ils en avaient envie. Après cette première présentation collective du projet, remuante évidemment, même si je sentais bien une discrète écoute des jeunes, j’ai décidé de les rencontrer dans un premier temps un par un. Travaillant seule, j’avais pris le parti d’alléger l’aspect « technique cinéma », sans cependant en faire complète abstraction. Je leur ai donc proposé de « faire de la radio ». Par un jeu de tirage de petits papiers, sur lesquels j’avais inscrit les noms de différents lieux du CEF, j’ai proposé aux garçons de me raconter librement leur lieu de vie, tout en leur faisant découvrir le matériel de prise de son (écouter sa voix au casque, faire des prises de sons d’ambiances, etc.). Faire du son ensemble favorise la discussion, mais aussi provoque moins d’excitation et plus de concentration que la caméra, on doit par exemple respecter le silence pour enregistrer des sons d’ambiances. Cela me permettait également d’éluder provisoirement la grande question de l’absence de droit à l’image, tout en se découvrant peu à peu, eux et moi. Ces premières journées ont été riches de paroles, certains sentant déjà qu’un espace d’expression était en train de s’ouvrir, et s’en saisissant d’une surprenante façon. Suite à ces séances consacrées au son, j’ai réalisé de rapides pré-montages que je leur ai fait écouter. J’ai ensuite apporté la caméra avec laquelle ensemble, nous avons refait le tour des locaux. Les garçons ont ainsi pu manipuler la caméra en étant derrière l’œilleton et non devant, ils ont pu essayer des choses pour ceux qui le souhaitaient, et pour les autres me dire ce qui leur semblait important de filmer, de montrer dans tel ou tel espace. Je crois qu’à ce moment-là ils étaient déjà « embarqués » dans le projet, ils commençaient à imaginer les masques qu’ils allaient fabriquer, notre rencontre s’est faite comme ça, tout doucement.

« Le choix de leur faire fabriquer un masque est au départ lié à la « contrainte juridique » du droit à l’oubli appliqué aux mineurs. Comment avez-vous réussi à faire de cette contrainte, un dispositif créatif et narratif ? »

Oui cette idée s’est imposée du fait de la loi en vigueur en France, qui impose à tout média l’anonymat physique, patronymique et situationnel quant aux mineurs délinquants. Ce « droit à l’oubli », qui protège les jeunes gens et qui leur offre le droit à un nouveau départ dans la vie pose un énorme problème en termes de cinéma. Parce que ça fait d’eux des silhouettes, des tâches floues, des ombres, des fantômes en quelque sorte, mais pas des personnages de film. Les personnages, dans tous les films que j’ai pu voir tournés avec des mineurs sous « main de justice » comme on dit, eh bien ce sont les éducateurs, les directeurs, les gardiens etc, parce qu’eux on peut filmer leur visage. Or, c’est sur les visages qu’on lit la fragilité, l’humour, l’intelligence, et c’est souvent à travers l’observation du visage qu’on construit de l’empathie pour un personnage de film. Donc j’avais ce désir de film, mais il allait falloir travailler autour de cette contrainte. Il fallait trouver une forme qui permette d’être au plus près des jeunes sans montrer leur visage. Et petit à petit l’idée est venue de leur proposer de travailler avec des masques et de leur permettre de prendre eux-mêmes possession de l’image qu’il allaient montrer, de cette image qui leur était retirée. C’est ce qui m’a semblé le plus juste au regard de cette situation particulière. Ensuite, je l’avais senti et imaginé mais l’expérimenter est tout autre : le masque cache, et le masque montre. Le masque dissimule, caricature, et exhibe à la fois. Lorsque les garçons mettent leurs masques, ils nous présentent l’image qu’ils ont composée pour nous et qui les protège, et ils osent se dire et parfois même se mettre à nu… Et puis le masque confère à l’image une dimension fabuleuse, épique, ou tragique. Avec le masque, une prise de parole qui pourrait sembler anodine prend soudain une intensité captivante. Dès les premiers essais avec le texte à trous, je me suis aperçue que des phrases simples telles que « Je suis né en automne, j’ai 17 ans, je suis un humain. » ou « J’ai jamais tué personne, je rêve de m’en sortir, et j’ai peur de la prison » devenaient extrêmement puissantes, comme si ce n’était plus ce jeune homme en particulier mais l’adolescence marginale tout entière qui s’adressait à la caméra. Comment s’est déroulé le travail de montage ? Avez-vous du faire face à des choix difficiles ? Des choix difficiles il y en a toujours au montage, mais dans ce cas précis la difficulté au montage a été de trouver la place de chacun des garçons dans le film. On sait que parfois en documentaire des personnages « disparaissent » au montage, mais cette option était totalement inenvisageable pour moi, ça aurait été une trahison, un abandon de plus. Donc l’enjeu du montage a été de chercher un équilibre entre les prises de paroles de chacun, aussi différents qu’ils soient les uns des autres, afin que puisse émerger de manière théorique, poétique, symbolique, sensible, visuelle, gestuelle, leur réflexion à tous sur la justice et l’incarcération des mineurs. Pourriez-vous nous parler de la musique dans le film ? Assez tardivement dans fabrication du film, j’ai eu le sentiment qu’il fallait de la musique pour soutenir la parole des jeunes, pour parfois suspendre des instants et nous happer dans l’émotion de ce qui se dit. Je ne sais pourquoi je pensais à Pierre et le Loup, à allouer un instrument à chaque personnage, et à des instruments à vents, au souffle, qui pourrait s’apparenter à la voix, au filet de voix des garçons parfois. Nous avons travaillé avec des musiciens qui pratiquent l’improvisation musicale et expérimentent beaucoup avec leurs instruments. Ils ont proposé des choses en amont, mais tout s’est fait très empiriquement au montage. Certains personnages n’ont pas « accepté » d’instrument, alors que pour d’autres cela a été évident. Et finalement une contrebasse s’est introduite parmi les vents !

« Est-ce que les jeunes ont eu l’occasion de voir le film et si oui, quelle a été leur réaction ? »

Ils ont vu une première version du montage que la monteuse Laureline Delom et moi avons littéralement « pondue » en quelques semaines immédiatement après le tournage, car on voulait qu’ils aient une vision d’ensemble du film. Ils connaissaient déjà leurs séquences personnelles car j’avais monté pas mal de son pour leur faire écouter pendant le tournage, et Laureline et moi avions commencé à travailler sur les images bien avant la fin du tournage. Nous étions allées toutes les deux au CEF avec le banc de montage pour leur montrer leurs séquences et avoir leur aval pour les montrer aux autres et les intégrer au film. Et nous savions qu’il y avait urgence à leur montrer le film car les garçons sont difficiles à retrouver et à rassembler une fois qu’ils quittent le CEF, puisqu’ils sont originaires des quatre coins de la France et que certains sont amenés par la suite à passer ou repasser par des moments d’incarcération. Et puis ils peuvent aussi avoir envie que des gens rencontrés en CEF fassent partie du passé, ce qui peut se comprendre. Ils ont été vraiment émus je crois de voir ce qu’ils avaient fait, et ce que leurs camarades avaient fait aussi. Il y a eu beaucoup d’écoute, et ceux qui avaient moins de facilités à l’oral étaient super fiers de ce que réussissaient à dire les autres. Le Directeur Inter-Régional de la Protection Judiciaire de la Jeunesse était présent à la projection et a pris la parole pour leur dire qu’il avait été bouleversé et qu’il fallait qu’un tel film soit montré dans les écoles d’éducateurs. Une sacrée reconnaissance pour eux… ça roulait des épaules en sortant de salle ! Ensuite comme le film a été diffusé sur France 3, je pense, et j’espère, que certains ont pu voir la version définitive en replay. Je suis toujours en contact avec Josette, leur éducatrice favorite qui apparaît dans le film, qui leur transmet les infos sur le film et me donne des nouvelles d’eux.

« Pensez-vous que le CEF permette une réelle réinsertion de ceux qui y séjournent ? »

A l’heure actuelle il n’y a aucune étude sérieuse sur les résultats des CEF en termes de réinsertion. Ce que je peux dire c’est que les jeunes gens que j’y ai rencontrés, unanimement, se sentaient mieux au CEF qu’en prison. Et il est évident qu’ils y sont mieux qu’en prison enfermés en cellule 22 heures sur 24, parce que la prison c’est quand même très souvent ça. Cependant, une énorme polémique a existé à la création de ces centres et perdure encore aujourd’hui, concernant notamment le coût journalier d’un jeune placé en CEF qui est de 650 ou 700 euros et qui fait que beaucoup de gens se disent, certainement à juste titre, qu’avec autant d’argent on pourrait faire des millions d’autres choses en milieu ouvert avec ces jeunes gens, peut-être avec plus de jeunes, peut-être plus en amont, avant que la délinquance soit installée, et dans une durée plus longue que les 6 mois de placement proposés par les CEF. Comme le dit l’ancien juge des enfants Jean-Pierre Rosenczveig, « le mandat d’une prison est de garder le détenu par-devers lui. Une démarche éducative, en revanche, doit assumer les risques de l’éducation, et en tout premier lieu celui du refus du jeune... » Ce que ne font pas les CEF en contenant les jeunes. Entre les prisons actuelles qui veulent maintenant avoir un caractère "éducatif" et ces lieux dits "éducatifs" qui enferment, c’est un peu la confusion. ..

« Pensez-vous qu’un tel film puisse contribuer à changer le regard que de nombreuses personnes portent sur des jeunes qui ont ce type de parcours ? »

Eh bien je ne sais pas ! Mais c’est mon souhait le plus cher évidemment…