Que m’est-il permis d’espérer

un film de Vincent Gaullier et Raphaël Girardot
1 h 37 min
Production : ISKRA - IRD - proarti - Fotogram - Look at Sciences
Langue : Français, Arabe, Oromo, Tigrinya, Pachtou
Image : Couleur
Son : Stéréo, 5.1
Négatif : Iskra
Versions disponibles : VFR, VENG

Dans un camp humanitaire ouvert à Paris, Porte de la Chapelle, des réfugiés sont en transit. Quelques jours à peine d’humanité dans ce centre de « premier accueil ». Là, ils se reposent de la rue où ils ont échoué à leur arrivée en France après un voyage de plusieurs mois. Souvent de plusieurs années. Mais déjà, ils doivent affronter la Préfecture et entendre la froide sentence administrative.

Il faut montrer la manière dont ces réfugiés sont accueillis, quand ils le sont ! Et il faut montrer le non-accueil que met en place la procédure Dublin.

Les intentions des réalisateurs

Lorsque nous avons appris que la Mairie de Paris ouvrait un camp pour réfugiés Porte de la Chapelle, cela faisait plusieurs mois que nous cherchions où poser notre engagement cinématographique pour rendre compte de ce qu’on appelle la « crise des migrants ». C’est durant l’été 2016 que nous décidons de faire ce film. Plus de 4 000 migrants se trouvent alors dans les rues de Paris, sans ressources. L’État, qui a en charge l’accueil de ces réfugiés, ne bouge pas et laisse s’installer des zones de précarité inacceptables nécessitant finalement une intervention humanitaire. Porte de la Chapelle, un centre de premier accueil est alors mis en place par la Mairie de Paris afin d’accueillir les hommes (un autre ouvre à Ivry pour les familles et les femmes seules). L’État est alors mis face à son incurie et est contraint de reprendre en charge ce lieu.

Révoltés par la raideur de notre société, effrayés par cette position occidentale toujours si prompte à se protéger, émus par nos rencontres avec des réfugiés dans les camps sauvages de Paris ou chez nous quand nous les avons hébergés, nous cherchions un film à faire. Nous cherchions à faire partager notre regard sur eux. Et tenter de faire changer celui des autres. Non, ces personnes ne sont pas « migrantes », elles viennent chez nous, elles sont « réfugiées ». Non, elles ne sont pas un fléau, elles sont notre avenir, comme notre passé et notre présent le prouvent. Oui, elles sont comme nous, des êtres humains avec des histoires de famille, des métiers et des rêves. Demain, elles seront Nous.

Nous nous sommes installés dans le camp pendant toute la durée de son ouverture. Nous avons rencontré de nombreux réfugiés. Beaucoup ne souhaitaient pas être filmés. Mais avec tous ceux qui nous donnaient leur accord, nous sommes restés collés pendant la dizaine de jours qu’ils passaient là. Nous avons filmé leur premier entretien où les traces de la rue sont encore visibles, puis les retrouvailles heureuses avec leurs compatriotes, puis le passage obligé au Samu Social pour partager leurs problèmes physiques ou psychiques jusqu’à leur chambre où enfin ils pouvaient se reposer. Pour échanger avec eux, c’est également la chambre qui était leur lieu choisi. Là, ils nous ont raconté les raisons de leur exil, témoigné des atrocités du voyage, exprimeé leur espoir d’avenir en France. Enfin, après ces quelques jours de répit, nous les avons aussi filmé à la Préfecture, là où se déroule la prise d’empreintes et où les réfugiés apprennent le sort qui leur est réservé. L’ambiance y est différente. C’est froid, glacé même, que ce soit dans le décor ou dans les propos. Youssef, Zerbo, Obahullai, Alhassan, Djibrill, Guyot, Salomon, Johnson, Pavel... tous ont vécu là tout le scandale de ce non-accueil français, cherchant tout prétexte à ne pas instruire une demande d’asile.

Par notre place à leurs côtés, à la recherche de cette humanité qui nous intéresse tant, de cette identité qu’on leur demande de revendiquer, nous souhaitons créer un lien d’empathie. Nous voulons que le spectateur s’attache à chacun d’entre eux, et que s’efface la masse. Que plus jamais nous ne puissions entendre que ce sont des vagues de nuisibles qui nous envahissent, mais des êtres humains qui recherchent l’hospitalité, une chance de vivre, d’exister. Quelques-uns, dans la foule, qui passent au camp, quelques-uns qui représentent beaucoup, quelques-uns que l’on rencontre par leur singularité - leur métier, leur famille, leur souffrance - quelques-uns qui réveillent notre humanité et soulignent l’inhumanité de l’accueil de la République. C’est avec ces hommes que nous faisons ce film, c’est avec eux que nous exposons l’évidence de ce besoin de liberté pour tout développement de notre société. C’est avec vous que nous espérons convaincre le plus grand nombre.

Deux co-réalisateurs

Filmer le ténu, c’est-à-dire l’essentiel. Depuis vingt ans que nous co-réalisons, nos comportements de « naturalistes » méticuleux que nous adoptons vis-à-vis de ce que nous voyons et entendons de l’espèce humaine, nous mènent toujours sur ce chemin. Nous aimons décortiquer le réel, cette matière complexe qui supporte mal qu’on lui impose des commentaires ou des gros titres. Nous cherchons l’échange, la séquence, la confession où le non-dit transparaît et nous apporte beaucoup. Dans la scrupuleuse observation d’un visage apprenant une décision, de la position de deux corps face-à-face pour un entretien, ou encore dans le filmage attentif de silences accompagnant un souvenir, nous trouvons la plus juste réponse à nos interrogations sur la place de l’homme dans la société. C’est notre façon de faire : raconter à partir d’un cas précis les problèmes partagés par beaucoup.

Avec ce film nous avons voulu rendre compte du point de vue des réfugiés passant dans ce camp, sans être dans l’analyse de l’énorme organisation nécessaire pour cela. Garder l’humanité de tous à portée de mains en suivant au plus près quelques-uns d’entre eux, pendant leur séjour ici. Montrer cet endroit avec sincérité, c’est remarquer le petit nombre d’accueillis, autant que la formidable gentillesse des travailleurs sociaux, ou que la rudesse de la réponse administrative.

Des hommes uniques

Contre l’exposition perpétuelle de la masse et du nombre, nous voulions donner à voir et à entendre l’individualité de ces hommes. C’est pourquoi, en premier contact, nous les avons filmés donnant leur nom et prénom et pays d’origine à leur arrivée au centre. Ils s’extraient ainsi d’eux-mêmes de la place de « migrants », qui les définit uniquement par leur déplacement, comme si c’était leur lot d’errer.

Ces hommes, nous choisissons de les appeler réfugiés, bien qu’ils n’en aient pas le statut juridique. C’est une position politique. Nous considérons qu’ils ont droit au refuge. Rappelons que la plupart des personnes arrivant en France viennent d’Ethiopie, Syrie, Afghanistan, Irak, Soudan, Erythrée, Somalie, Mali, Guinée, autant de pays en proie à des guerres civiles largement reconnues sur le plan international.

En faisant un film avec les réfugiés que nous avons rencontrés au centre nous voulons promouvoir une autre réalité sur la migration. Ce sont toujours la guerre, la pression démographique et la pauvreté qui poussent les gens hors de chez eux mais aussi l’accès à la liberté d’expression et à un pays en paix. La migration fait partie des options et des fiertés de leur horizon de vie. Ils sont tous en fuite et cherchent un avenir meilleur ailleurs. Dans l’interstice de leurs mots, dans l’épaisseur de leurs récits, ou encore dans le lieu sans lieu de leurs rêves, les réfugiés nous ont confié leur absolu présent, une utopie douce, comme une évidence : « J’ai réussi à survivre jusque-là. Bien évidemment nous allons construire ensemble ce monde libre. »

Notre société devrait répondre à cette utopie, comme une chance, comme un espoir, comme un progrès. Mais face à ce besoin de mobilité, notre société oppose des frontières, des barrages puis propose des grilles de lecture, des grilles de tri, les grilles du camp. Le « centre humanitaire » est pris en étau entre l’écoute et la compréhension de cette utopie et la gestion de la « real politique ». Traversé par toutes les problématiques liées à l’hospitalité, depuis le premier accueil de l’hébergé jusqu’au projet d’intégration du réfugié, il est une représentation symbolique et politique de l’ambigüité de l’accueil français. L’humanité et l’inhumanité s’y confrontent dans les moindres recoins. Cette mise à l’abri permet aux réfugiés un moment de répit. Enfin libérés pour un temps de la tension du voyage, de la violence de la rue, de la crainte de la police, on les sent soulagés dès qu’ils passent la porte de la bulle. Le camp est bien un endroit humanitaire, mais pas seulement parce qu’il faut accueillir des « primo arrivants », aussi parce qu’il faut les protéger - en plein Paris - de policiers qui viennent les déloger tous les deux jours. Le « dedans » est la preuve de la violence du « dehors ». Nous voulons montrer l’obligation de cet accueil, sauvetage nécessaire en pleine mer hostile.

Le camp, un lieu révélateur et politique

Le centre s’est révélé être un lieu emblématique, où le champ et le hors champ permettent à une vision générale d’éclore d’un sentiment personnel. Des réfugiés dans un tel camp de transit et c’est tout un pan de notre société qui est mis à nu.

Ce camp de réfugiés est également une représentation à petite échelle de la société française qui s’y retrouve dans toute sa complexité, depuis la frilosité des pouvoirs publics jusqu’à la générosité des bénévoles de quartier, depuis la rigidité sécuritaire et les atermoiements administratifs jusqu’à l’empathie des personnels soignants et sociaux. Tous viennent montrer une part de nous, sans être dupes ni d’où ils viennent ni où ils vont. Ainsi, les travailleurs sociaux se voient obligés d’assumer une politique d’immigration qui rejette des personnes à la rue alors que ce qu’ils souhaitent avant tout c’est de les mettre à l’abri. La tension chez eux est visible quand ils ne peuvent s’empêcher de marmonner ou de souffler excédés ou d’aller fumer une cigarette pour se calmer. Et ceci est partagé par tous les gens ayant une action dans le camp, qu’ils soient médecins, salariés de l’OFII ou bien sûr bénévoles. Le film révèle l’organisation du centre, avec ses contradictions, ses névroses, ses conflits, ses histoires. Le centre offre la consolation de la chambre, de la douche et de la nourriture, mais il impose les horaires, le portique gardé par des agents de sécurité et surtout le rendez-vous à la préfecture.

La préfecture

Nous avons eu l’autorisation de filmer à la préfecture, là où se déroule la prise d’empreintes et où les réfugiés apprennent le sort qui leur est réservé : Dublin, ou pas Dublin. Renvoi vers le pays où ils ont déposé leurs empreintes lors de leur entrée en Europe, ou pas de renvoi. Brutalité des décisions répondant à des règles strictes qui ne supportent pas d’exception même lorsqu’elles mènent à des situations absurdes... Le camp expose au grand jour la versatilité des politiques qui changent les règles tellement souvent pour maintenir les réfugiés dans l’incertitude. Les discussions entre agents de l’Ofii, salariés d’Emmaüs et réfugiés qui essayent de comprendre sont saisissantes. Aussi, quelles que soient les nouvelles politiques migratoires, les projets de nombreux réfugiés viendront se fracasser à cette réalité : l’état ne veut pas que la France soit une terre d’accueil, donc acceptons le moins possible de demandes d’asile.

Nous ne pouvons partager une telle position. Nous ne pouvons rester recroquevillés. Le pays d’abondance dans lequel nous vivons ne peut être entretenu par nous seuls. En approchant les réfugiés, en les rencontrant, en partageant leurs utopies, nous souhaitons faire ressentir à quel point nous ne pouvons que nous enrichir à leur contact. Nous avons besoin des autres.

Les extraits du film

  • Yousseff est Tchadien - Extrait2 - EN TRANSIT
  • Johnson - Extrait 1 - EN TRANSIT
  • Obaihullah à la préfecture - Extrait 2 - EN TRANSIT

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