2014

Sangre de mi sangre

Un film de Jeremie Reichenbach
1 h 20 min
Production : ISKRA - Quilombo Films - El Desencanto
Langue : Espagnol
Format : Digital Betacam, Betacam SP, Vimeo, Fichier numérique, Bluray

Sangre de mi sangre nous plonge dans la vie d’une famille de travailleurs d’un abattoir autogéré en Argentine où se côtoient vie, mort et politique. Entre scènes de vie quotidienne et grands moments de l’existence, une histoire d’amour, de partage et de transmission.

Les intentions du réalisateur

Qu’est-ce qui est à l’origine de votre film ?

➞ En 1998, encore étudiant, je tourne dans le cadre d’un exercice la première séquence de ce qui deviendra mon premier film : une réunion d’ouvriers nettoyeurs du métro en grève. Immigrés, exerçant un métier difficile et peu considéré, la lutte les transformaient, les sublimait et même si leur situation ne laissait présager que peu d’espoir, se dégageait d’eux une force indéniable. Ils prenaient leur revanche, ils étaient fiers. Je suis resté très marqué par cette expérience. Dix ans et quelques films plus tard, lors d’un tournage à Buenos Aires, j’apprends l’existence d’un abattoir autogéré, récupéré par les ouvriers après une longue lutte. C’est là que naît le projet du film « Sangre de mi sangre », en écho à cette première expérience. En tant que réalisateur, j’étais très attiré à l’idée de filmer un abattoir mais aussi un peu effrayé. Je me demandais si j’allais tenir le coup. Je pense que la peur a souvent été pour moi un facteur déterminant pour me donner l’impulsion nécessaire à m’embarquer dans la réalisation d’un film. Dès ma première visite, j’ai été totalement subjugué par la force esthétique du lieu. J’ai eu le sentiment qu’à travers la représentation de l’abattoir et de ceux qui y travaillaient pouvait se créer une sorte de dualité entre l’image d’un métier qui dérange - boucher dans des abattoirs - opposée à un système d’organisation du travail - l’autogestion - qui fait plutôt rêver car il porte en lui une sorte d’idéal révolutionnaire.

Quelle est l’histoire particulière de l’abattoir ?

➞ L’histoire de l’abattoir et de la lutte de ses travailleurs pour le récupérer est liée à la situation particulière de l’Argentine, à la crise économique de 2001 et au mouvement social qui a suivi. C’est à ce moment-là que certains travailleurs d’entreprises déclarées en faillite ont occupé leurs lieux de travail. Ils ont relancé les machines et des lois ont permis de légaliser ces expropriations. L’abattoir de Bahia Blanca a fermé en 2005, laissant les travailleurs licenciés sans indemnités. Dénonçant une faillite frauduleuse, trente d’entre eux ont décidé d’occuper l’entreprise. Ils montent la garde jour et nuit pour protéger les machines, ne pas être délogés, tout en faisant des démarches en justice. Après plus de deux ans, pendant lesquels ils ne perçoivent pas de salaire, ils ne sont plus que dix-huit à obtenir enfin l’autorisation légale de récupérer l’abattoir. Ils ont alors commencé à embaucher parmi leurs proches. C’est pourquoi il y a beaucoup de pères, fils, neveux et cousins qui travaillent ensemble. Aujourd’hui ils sont quatre-vingts à y travailler.

Comment avez vous construit la narration de votre film ?

➞ Lors de mon premier voyage j’ai très vite rencontré Tato et les membres de sa famille qui m’ont littéralement accueilli chez eux, et qui sont devenus peu à peu les personnages principaux du film. La durée du tournage s’est échelonnée sur une période de quatre ans. Quatre ans pendant lesquels se sont noués des liens très forts entre nous. C’est en les filmant dans leur quotidien, au travail et dans leur intimité que j’ai eu le sentiment que je touchais à quelque chose de fondamental. Ce que j’ai ressenti de manière instinctive et qui s’est peu à peu précisé au tournage et au montage c’est cette forme de résonance entre les différents groupes sociaux : le couple, la famille, les travailleurs de l’abattoir, la vie paroissiale et comment l’individu de par son appartenance à tous ces ensembles est multiple : croyant, travailleur, en couple, fils, père, oncle... Tous ces ensembles s’articulant autour de la figure du sang : le sang des bêtes qu’on tue, qu’on mange, le sang du Christ, le sang mapuche de la famille, celui qui coule dans nos veines et celles de nos enfants... C’est dans cette dialectique entre les différents groupes et ensembles, et comment les situations, les préoccupations, la symbolique se répondent les unes aux autres, que s’est définie la géographie du film. J’ai pris le parti de laisser hors-champ, l’histoire de la lutte passée et de raconter au présent le quotidien de travailleurs dans une structure où les décisions sont prises collectivement. On a souvent tendance à idéaliser ce type d’expérience et je trouvais intéressant d’en montrer la complexité. Prendre des décisions en commun n’est pas chose aisée et l’autogestion au quotidien, c’est se réunir, discuter, convaincre... C’est un difficile investissement en temps et en énergie. D’un côté, les ouvriers se sentent plus investis dans leur travail, mais d’un autre cette implication est aussi source de stress, d’embrouilles, d’autant qu’ils sont confrontés au même problème que dans n’importe quelle entreprise, qu’il s’agisse de problèmes liés au marché même - la concurrence, les mauvais payeurs - ou aux problèmes internes à l’entreprise : absences, retards... Et c’est à eux de gérer tout ça entre eux. Et même si en théorie tous les fondateurs ont le même poids, on voit aussi que certains ont plus de pouvoir que d’autres.

Comment s’est passé le tournage ?

➞ Depuis quelques années, je tourne seul. C’était au départ un choix économique, mais c’est devenu une manière de faire. Cela me permet d’être en immersion totale, de vivre et de partager énormément avec ceux et celles que je filme. Mais cela a aussi ses limites, le plus dur est de ne pouvoir parler à personne sur le moment de ses doutes sur le film en train de se faire. Souvent, en début de tournage, la personne qu’on filme pense qu’on attend d’elle qu’elle joue un rôle et elle en fait trop. Quand j’ai commencé à filmer Tato et sa famille, ils commentaient tout ce qu’ils faisaient. Je ne leur ai pas dit « faites comme si je n’étais pas là », mais je leur ai demandé de ne pas se sentir obligés de me parler quand je tournais. Et puis, peu à peu, on a trouvé une manière de faire qui nous convenait et c’est devenu comme une sorte de ballet entre eux et moi, où chacun trouvait naturellement sa place. Avec le temps, s’est installée entre nous une connivence très forte. Du coup, sans vraiment les diriger, nous avons pratiqué ensemble une forme de mise en scène, même si le mot est sans doute un peu fort.

Le film a une esthétique singulière, comment avez-vous travaillé ?

➞ Pour l’image, on a essayé de réduire l’effet vidéo pour donner une texture plus granuleuse au film. En terme de couleur, on a augmenté les contrastes et donné une teinte générale un peu sombre. C’est une étape très importante pour moi car je voulais donner une esthétique affirmée au film et m’éloigner du naturalisme. Pour le son, le montage a permis aussi de s’éloigner de la captation brute du réel. Nous avons entre autre beaucoup travaillé sur les ambiances à l’intérieur de l’abattoir. C’est impressionnant comme le son de ces scènes est maintenant extrêmement riche mais aussi en un sens différent du son « réel » de l’abattoir. Pourtant, lors des projections que j’ai faites sur place, aucun des travailleurs ne s’est rendu compte de rien ! J’utilise très rarement de musique extradiégétique dans mes films et c’est pour moi un choix très délicat. Frank Williams a une grande sensibilité et le thème de Paris Drama accompagne cette sensation de mélancolie autour du temps qui passe et de l’inexorabilité de notre propre fin que je voulais donner au film.

La presse

SANGRE DE MI SANGRE OU LES BOUCHERS BIENHEUREUX

29/03/2014 | ERWAN DESBOIS | | CINEMA DU REEL

Un cinéaste français part au fin fond de l’Argentine, loin des grandes villes, enregistrer le quotidien d’une communauté Mapuche (les indigènes de cette partie des Andes) dont les revenus proviennent d’un abattoir où ils travaillent « sin patrones », sans patrons. Dans un premier temps, on se demande ce qui a pu pousser à un tel choix de sujet de film. Puis on comprend, et on est content de faire partie du voyage. Après un générique joliment stylisé qui laissait pourtant imaginer le contraire, Sangre de mi sangre s’engage pleinement dans la voie du cinéma « direct » – image brute, commentaire prohibé, bout-à-bout d’instants captés sur le vif et sans ingérence. Les hommes, femmes et enfants des familles ayant ouvert leurs portes au réalisateur Jérémie Reichenbach vaquent à leurs occupations, ils vont au travail ou à l’église, ils mangent et ils chantent, ils regardent la télévision ou écoutent la radio. Et c’est tout ? C’est tout. Alors qu’une certaine routine s’installe, on cherche ce que Reichenbach veut nous confier, ce qu’il a vu d’intéressant dans ce tableau d’un bonheur simple et paisible... quand en réalité la réponse est cristalline, posée juste devant nos yeux. On ne la voyait pas, car on s’est habitué (à regret, mais à raison aussi) à trouver des drames, des ennemis et des épreuves dans tous les destins que le cinéma, encore plus quand il est documentaire, nous soumet. Prenant le contre-pied de tout cela, Sangre de mi sangre est un film entièrement voué au bonheur de ses personnages. L’abattoir n’est rien d’autre qu’une source de revenus stables et suffisants pour ceux qui le font tourner. Il ne connaît pas de lutte (elle a eu lieu avant que l’on arrive sur le porte-bagages de Reichenbach), pas de conditionnel(le), pas de hors champ menaçant. Même l’abattoir placé en amorce de notre point de vue est une fausse piste, sans doute la principale. Le réalisateur porte sur ce lieu un regard d’une épatante neutralité, il n’en dit ni bien ni mal. Ce n’est après tout rien d’autre qu’une source de revenus stables et suffisants pour ceux qui le font tourner. Leur détachement tranquille imprègne le film, lequel ne pousse les portes de l’abattoir que de manière très frugale et en passant alors plus de temps dans les bureaux que sur les chaînes d’équarrissage. Le but de Reichenbach n’est pas de nous choquer ou nous questionner – en tout cas pas sur les sujets rattachés à un lieu de travail aussi chargé en symboliques en tout genre –, mais de nous associer à un grand et chaleureux groupe humain. Contrat rempli, puis dépassé au cours des dernières scènes où Sangre de mi sangre intègre à son propos les figures des enfants, et à travers eux le thème de la transmission et de la perpétuation du bonheur intime. L’évidence et la délicatesse du geste (des personnages, du réalisateur) sont telles que le film touche alors du doigt la grâce.

ARTICLE DE SANDRINE BONOSE

http://lempiredesimages.com/

Je me retrouvai donc à la projection de Sangre de mi sangre, film de Jérémie Reichenbach, en compétition dans la sélection française. Le pitch semblait intéressant mais il y avait quelque chose qui me posait un gros problème... Voyez plutôt : « En Argentine, le quotidien de familles Mapuche dont les hommes travaillent dans un abattoir autogéré ». Devinez ce qui me rebutait... « Argentine » ? « Mapuche » ? Les hommes au travail ? Bien sûr que non ! C’était « abattoir » évidemment ! Moi qui n’ai jamais pu regarder Le sang des bêtes de Franju ou passer devant une boucherie sans des hauts le cœur. Moi qui détourne le regard dès que je vois un reportage avec des animaux dépouillés et éviscérés, j’allais voir 77 minutes de chair sanglante et de bovins hurlant à la mort... Pourtant, je voulais tout de même voir le film à cause des Mapuche et voir comment fonctionnait leur système de coopérative. Il était donc temps de surmonter ma peur des images, la dépasser pour pouvoir ensuite regarder des films que je m’interdisais bêtement. J’avoue que Sangre de mi sangre a été une bonne surprise. Dans sa manière de filmer le quotidien et l’intimité de ces familles Mapuche, Jérémie Reichenbach fait preuve d’une certaine tendresse, créant une vraie proximité avec le spectateur. Entre conversations drôles et engueulades, parades amoureuses et solides liens générationnels, il nous donne presque l’impression de vivre aux côtés de ces personnages grâce à une caméra qui fond doucement dans le décor. Eux-mêmes semblent oublier la présence du réalisateur quand ils se livrent à cœur ouvert les uns aux autres ou quand les amis de la coopérative médisent sur ceux qui se sont moins investis que les autres. Les dialogues sont souvent drôles et les répliques sont bien senties... Mais attendez ! Sommes-nous toujours dans le documentaire ? Une phrase à la fin du film, dans l’intimité d’une chambre à coucher, laisse entendre que les amoureux qui batifolent à l’écran n’ont jamais vraiment oublié la caméra. D’ailleurs, ils savent où est la limite de ce qu’ils donnent au spectateur. Un peu de leurs rêves mais aussi beaucoup de mystère. Les scènes d’abattoir assez rudes viennent ici rappeler la dureté du quotidien dans un mouvement mécanique qui révèle un profond détachement. C’est aussi un lieu de passerelle où les générations les unes après les autres se transmettent une culture du travail solidaire et de l’autogestion.

Avant le film - La lutte des ouvriers

Le début de l’histoire

En 2005, le patron des abattoirs Paloni déclare la faillite de l’entreprise, et 80 personnes se retrouvent au chômage. Ils sont une trentaine à décider d’occuper l’entreprise et, à monter la garde jour et nuit devant les abattoirs, pour protéger les machines et pour ne pas être délogés par leurs anciens patrons et les forces de l’ordre. Sans salaire ni garantie que le mouvement n’aboutisse, les familles des travailleurs sont mises à rude épreuve, ne dépendant plus que de la solidarité et d’une aide infime de la municipalité. Le temps passe et certains, poussés par la nécessité ou le découragement, abandonnent la lutte et finissent par prendre un autre emploi. Après deux ans et cinq mois, ils ne sont plus que dix-huit à obtenir l’autorisation légale de récupérer leur ancien lieu de travail et fondent la coopérative ouvrière des abattoirs de Bahia Blanca. Actuellement soixante et onze personnes y travaillent, en autogestion.

  • L'ABATTOIR SANS PATRONS 1 on Vimeo

ENRIQUE GARAGIOLA a la cinquantaine et est président de la coopérative. Il a occupé un rôle capital pendant la période de la lutte pour l’expropriation. Il passait son temps entre Bahia Blanca et Buenos Aires. Là-bas il a frappé à toutes les portes et quand on ne lui ouvrait pas « il entrait par la fenêtre ». Il a connu toutes les instances du pays, s’est plongé dans le droit pour pouvoir obtenir l’expropriation. Expressif, voire émotif, il a les larmes aux yeux quand il raconte. Il se souvient aussi de ce jour où la police était là pour les expulser, et qu’ils ont rebroussé chemin face aux bouchers en tenue, le couteau à la ceinture, prêts à en découdre... Aujourd’hui Enrique ne travaille plus à la chaîne et est en charge de l’achat des animaux. Il se rend chaque semaine dans diverses haciendas pour choisir les meilleurs vaches. Dans son pick-up rouge étincelant, un fusil est caché sous le siège car il est aussi chasseur. Mais la réelle passion d’Enrique, c’est les courses de chiens, auquel il fait participer ses champions, et j’ai retrouvé avec lui un peu l’ambiance bon enfant du film Bonbon El perro de Carlos Sorin.