2013

Sarajéviens

Un film de Damien Fritsch
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1 h 42 min
Production : ISKRA
Format : Vimeo, Fichier numérique, Bluray, DCP
Versions disponibles : VENG, VFR

Plus de vingt ans après le siège de Sarajevo en 1992, alors que toutes les caméras du monde ont détourné leurs objectifs, qui sont aujourd’hui les Sarajéviens ? De rencontres en rencontres, en explorant la mémoire des habitants, nous cheminons entre passé, présent et avenir en évoquant leurs espoirs et leurs doutes. Un voyage, de visages en lieux, dans une ville en pleine mutation.

Entretien avec Damien Fritsch

Qu’est-ce qui est à l’origine de votre film ?

Il y a 22 ans la guerre éclatait en Bosnie-Herzégovine. La première guerre au cœur de l’Europe après la seconde guerre mondiale. Je voulais partir là-bas d’autant que le premier convoi humanitaire entré dans Sarajevo assiégé est parti de Strasbourg. J’obtenais des informations grâce à mon amie Marie Frering qui travaillait à Sarajevo et qui me décourageait d’y aller. Je voyais des images au journal télévisé et des films documentaires qui nous parvenaient quasi en direct du conflit. Je me suis demandé ce que moi je pouvais faire de plus que tous ces cinéastes (Ophuls, Chris marker, Johan van der Keuken, Radovan Tadic…). J’étais touché dans ma condition d’européen mais j’avais très peur de me faire snipper. Je ne suis jamais parti. Cette histoire, notre histoire, n’a cessé de me rappeler la fragilité de notre condition humaine et de nos démocraties. Ce qui s’est passé là- bas pourrait un jour se produire chez nous. Finalement j’ai attendu 11 ans avant d’aller à Sarajevo en 2003 avec Marie pour faire des portraits. Les visages que j’ai photographiés étaient empreints de quelque chose d’insondable et de lumineux, presque iconique, c’est alors que l’envie d’un film s’est imposée.

Que représente Sarajevo pour vous ?

Sarajevo est pour moi un lieu de tolérance. Un temps appelé la Jérusalem Européenne, les quatre religions y ont longtemps cohabité sans difficulté. C’est quelque chose que j’ai ressenti lorsque j’y suis allé pour la première fois et qui m’a donné envie d’y tourner un film. Les veilles mosquées, les pierres, les arbres, la situation géographique, me faisait penser à une époque lointaine et très peu à la guerre comme si une mémoire plus profonde imprégnait les paysages et les lieux. Quelque chose qui dépasse les hommes et qui est dans l’air de Sarajevo.

Comment avez-vous choisi les personnages de votre film ?

Le personnage principal Stanko, je l’ai rencontré en 2005. Il parlait un peu français, ce qui a facilité nos échanges. La façon dont la guerre s’inscrivait en lui, son mélange de gravité et de douceur m’ont touchés. On a le même âge mais lui, du fait de la guerre, a perdu six ans de sa vie. Il est un peu comme mon double, amputé de la guerre. Cette proximité m’a donné envie de tourner avec lui. Pour les autres personnages, le film est un écho de mon itinéraire. Plus je me familiarisais avec la ville plus je m’autorisais à provoquer des rencontres. Je voulais un film avec beaucoup de personnages, une circulation, pour rendre hommage à ceux qui sont restés pendant la guerre, mais aussi parler de ceux qui sont revenus, de ceux qui sont entre deux qui ne savent pas si ils vont rester ou partir. Un film avec différentes générations qui se situent toujours par rapport à un avant et un après.

Comment leur avez-vous présenté le projet ?

Je disais que je voulais faire un film sur Sarajevo aujourd’hui et curieusement les gens me parlaient du passé, comme si le temps s’était arrêté. Ce que j’ai aimé c’est la facilité des rencontres. Même si filmer à Sarajevo n’est pas un geste anodin car toutes les personnes n’ont pas un bon souvenir des caméras pendant la guerre. J’étais parfois assimilé aux reporters et je devais bien expliquer mes intentions. Les gens parlent facilement de la guerre et donnent leur sentiment sur cette période. Ils ont besoin d’en parler, pour faire un travail de mémoire et de deuil. J’ai cherché l’émotion dans la parole et non pas la plainte ou le pathos. J’ai essayé de faire corps avec la caméra et de filmer ce qui se passait, la tension, l’émotion, la confrontation. Je me suis aussi laissé guider par les gens qui m’emmenaient sur des lieux ou chez eux. Le film essaie de retraduire cette pérégrination.

D’où vient le choix des lieux et des paysages ?

Il me semblait important de donner à voir une image actuelle de Sarajevo, de révéler la nouvelle géographie mentale de cette ville. Dans la mémoire collective, Sarajevo est une ville avec des ruines, des gens qui courent sur Sniper alley. L’architecture, les paysages, mais aussi les ambiances, les lumières devaient avoir une place aussi importante que les personnages. C’est pourquoi le film s’ouvre sur des plans depuis la colline – là où l’ennemi encerclait la ville- pour mieux quitter ce point de vue et plonger au cœur de Sarajevo avec ses habitants.

Comment avez vous construit votre film ?

J’ai construit mon film autour de trois temps. Au début nous sommes dans l’évocation du passé, de la guerre, et progressivement nous glissons dans le présent avec Stanko qui est le personnage récurent et qui imprime aussi au film sa temporalité. Stanko construit une maison, une famille. Il s’interroge sur le futur en même temps qu’il reste hanté par le passé. Il le dit, pendant la guerre, il ne pouvait plus imaginer une vie sans guerre. C’est tout l’enjeu de ceux qui sont restés à Sarajevo pendant le siège et qui y vivent aujourd’hui. Stanko peine à donner une légitimité à son présent (avoir une belle et grande maison dans une ville en paix). Cette maison est la métaphore de la ville en construction.

  • SARAJEVIENS de Damien Fritsch - Extrait 3
  • SARAJEVIENS de Damien Fritsch - Extrait 1
  • SARAJEVIENS de Damien Fritsch - Extrait 2

Denis Gheerbrant

Sarajéviens, quel drôle de titre !

S’agirait-il d’animaux bizarres et vaguement inquiétants ou malades atteints de sarajévite ? Bien sûr Sarajévo convoque dans ma mémoire le souvenir d’une lutte héroïque d’habitants d’une ville qui, parce qu’ils voulaient continuer à vivre ensemble dans leurs différences, subissaient les tirs d’artillerie des montagnes environnantes et des snipers du haut de leurs immeubles.

Damien Fritsch réussit à réunir ces deux propositions : réactiver notre mémoire en nous donnant des nouvelles, vingt ans plus tard, de ce qu’il est advenu de cette espèce que nous admirions tant, de cette maladie qui nous faisait vivre, nous différents ensembles. Et c’est la bonne nouvelle qu’apporte “Sarajéviens” : ils ne se sont pas dissous dans un triste et morne quotidien ces résistants et résistantes, c’est comme si on les retrouvait marqués à vie par ces moments-là, les choix qu’ils ont faits, inscrits dans leur être pour toujours. Et pourtant, si le film ne nous disait que cela, il ne serait qu’une commémoration, un monument pour conjurer l’oubli. Or le film tisse sur la trame de la mémoire celle du temps présent, tel qu’il avance, capitalisme financier, consommation sans limite et son pendant, précarisation de pans entier de la société. Bienvenue aux Sarajéviens parmi les Européens !

Denis Gheerbrant, le 28 avril 2014

François Caillat

Vivre. Oublier la guerre, ne pas l’oublier.

Revenir à Sarajevo à la rencontre des habitants de la ville c’est affronter ces dilemmes. Ce n’est pas seulement les collines entourant la ville d’où les snipers tiraient sur les passants qu’il faut maintenant déminer. C’est peut-être aussi les esprits qu’il faudrait parfois aider à se libérer des traumatismes de la guerre. La guerre à Sarajevo n’aurait jamais dû avoir lieu. Pour les habitants de la ville c’était impensable, et pourtant… Damien Fritsch a rencontré ceux qui n’ont pas déserté Sarajevo pendant le siège. Il est allé en particulier au devant des Serbes qui n’ont jamais quitté leur ville ni l’idéal de mixité et de tolérance qu’elle représentait plus que toute autre dans l’ancienne Yougoslavie. Les mélanges intimes entre les différents groupes se lisent dans la diversité des prénoms dont le film donne à entendre le poids à l’heure où certains obligent à choisir un camp alors qu’on veut appartenir à tous ou à aucun. Au sein d’un premier couple,se fraie l’écart entre l’espérance, incarnée par Nada le prénom slave de la femme, et l’inespéré, « celui qu’on n’attend pas » Nenad le prénom musulman du mari. Et à la fin du film apparaît le bébé d’un autre couple dont le nom Leona refuse de choisir entre le père serbe et la mère musulmane et tente un bond vers un avenir lavé des stigmates de l’appartenance. Damien Fritsch a su capter et restituer le subtil mélange d’humour et de sens tragique qui caractérise les Sarajéviens. Les Bosniaques ont la réputation d’être têtus. Le fatalisme, qu’on attribue souvent aux habitants des Balkans, est vite supplanté chez eux par une volonté de ne pas se laisser dicter sa conduite dans l’adversité. Une volonté douce de résistance à l’absurde perce dans les rencontres. Acculés pendant le siège de la ville, prisonniers des accords de Dayton qui ont sacrifié leur idéal de vie ensemble, les Sarajeviens sont encore une fois aux premières loges de l’histoire pour assister au démantèlement de l’idée européenne. Mais il faut vivre. Entre les galeries marchandes en construction, futurs lieux d’adoration du plastique (celui des cartes de crédit bien sûr comme le souligne le jeune architecte d’un de ces projets immobiliers) et les restes bringuebalants de l’ancienne activité industrielle de la ville, les écarts se creusent. La nostalgie qui habite ceux qui ont connu la ville d’avant guerre se heurte au désir de rejoindre le grand mouvement mondial des jeunes générations. Elles n’ont pas connu la guerre et ont soif de modernité. Les autres se cherchent des raisons de continuer sans oublier le Sarajevo solidaire pour lequel ils se sont battus. C’est une sorte de leçon de vie cosmopolite, le hardcore de la tradition européenne dit un chanteur de rue passé par les universités américaines, tout peut arriver ici, c’est New York en Europe. Le souvenir du Maréchal Tito, le père fondateur de la fédération yougoslave tire des larmes aux anciens et se faufile dans l’argot des jeunes de Sarajevo. Ta to ti ? To ti Tito ? Tu te prends pour qui, pour Tito ? Comment tout dire de la complexité d’une ville si peu orthodoxe ? Au fil des personnages du film un portrait pointilliste se dessine. Dans une sorte d’errance légère, les rencontres se suivent et se répondent. L’épaisseur temporelle du film est donnée par le personnage de Stanko le garagiste serbe qui s’est engagé dans l’armée bosniaque pour pouvoir défendre sa ville. Damien Fritsch l’a filmé à chacun de ses séjours à Sarajevo. Sa voix rocailleuse, au français qui se cherche parfois, est bouleversante de sincérité. Ses questionnements touchent à l’essentiel : pourquoi vivre, survivre, donner la vie. Mais aussi mourir comme son ami d’enfance. Un autre ancien combattant est hanté par les questions de sa petite fille de 8 ans qui lui a fait avouer qu’être soldat cela veut dire tuer ou en tous cas vouloir tuer. Vivre avec ses souvenirs, comme ce commandant qui se recueille devant les plaques portant les noms de ses hommes morts au combat. Avec tact le réalisateur livre les espoirs et les incertitudes de ceux qu’il a filmés, très près. « Les Sarajeviens » est un film d’amour de l’autre, sans tapage, malgré le souvenir des bombes et des balles qui hante les mémoires. Sa simplicité est celle des lettres d’amour à la fiancée dont Jean-Luc Godard disait qu’elles étaient la matière même de tous les vrais films. Hervé Nisic sarajéviens submission contributions

Voilà un film sur le temps, la longue durée, la destinée. Damien Fritsch ne prétend pas nous relater, une fois encore, l’histoire de Sarajevo. Il ne veut pas faire un récit spectaculaire ni retrouver de nouveaux témoignages de guerre. Il se demande plutôt : comment vivent les gens. Il reformule cette question qui animait déjà son précédent film, Les Enracinés. Dans ce documentaire sur les gens de la terre, il ne questionnait pas la condition paysanne ni ne s’intéressait à l’agriculture. Il nous présentait des femmes et des hommes qui vivent collés à la terre. Qui sont littéralement enracinés. Dont on peut juste dire qu’ils sont là. Les Sarajéviens, eux aussi “sont là”. Ils ont toujours été là. Ils n’ont jamais quitté leur sol, leur ville, même au plus fort des bombardements. Ils sont Sarajéviens, comme on est grand de taille ou brun de peau. Et dans leur manière d’être là, ils “sont” tout court. On peut s’étonner de cette manière assez peu politique d’être Sarajévien. Ou regretter qu’une analyse ne soit pas menée sur les faits de la guerre, que le réalisateur élude l’affrontement des nationalismes, les mauvaises consciences et les bonnes intentions entourant le nom de Sarajevo. Il n’empêche. Le projet se situe ailleurs. Il évoque une manière d’être non politique, à peine historique. Il pratique l’art du portrait. Le réalisateur se fait peintre. Il ne donne pas sens à son modèle en le présentant dans une action ou en l’inscrivant dans un contexte signifiant. Il cherche une vérité issue de son seul visage. Damien Fritsch filme comme un moraliste. Il organise devant nous une galerie de portraits. Et chacun porte une vie. Il s’ensuit, dans le film, une sorte de lourdeur existentielle, de pesanteur, de gravité. De poids, dont Les Enracinés nous avaient déjà dit qu’il est inévitable et qu’il nous constitue. L’ambiance du film est austère, souvent atone. Une sourde angoisse s’en dégage parfois. Nous ne sommes pas ici dans le temps des événements singuliers. Dans le plaisir, l’espoir ou le renouvellement. Il y a plutôt une sorte d’indifférence aux soubresauts de l’Histoire. De mépris tranquille pour les heurts et malheurs quotidiens. Les Sarajéviens de Damien Fritsch semblent participer d’un autre monde.

Francois Caillat 19 mai 2014

La presse

HABITANTS HABITÉS par Arnaud Hée

Critikat.com

Les premiers plans dominent une ville : quoi de plus logique lorsqu’on s’attache à dessiner un portrait de ses habitants ? C’est une façon de faire les présentations avec le contenant. Sauf qu’il s’agit de Sarajevo et que ce point de vue n’est pas neutre, il fut celui des milices paramilitaires serbes qui tinrent le fameux siège depuis ces bois funestes encore infestés de mines. « Nos » images médiatiques étaient en quelque sorte le contrechamp en contre-plongée de ce point de vue : des bâtiments moroses criblés d’obus et de balles, des silhouettes traversant les rues avec empressement pour échapper aux snipers. Damien Fritsch n’avait pas de lien particulier avec Sarajevo, mais il en a vécu la tragédie en citoyen concerné et ému, conscient que quelque chose se jouait là-bas. Sa démarche est à rebours de l’événement, en quelque sorte anti-spectaculaire.

Portraits en mouvement La première rencontre avec la ville eut lieu en 2003 pour Damien Fritsch, par le biais de la photographie. Il revint de ce premier voyage avec l’envie d’un film ; il s’agissait de faire des portraits, et Sarajéviens reste considérablement marqué par cette question. Un portrait comme récit – une ville et ceux qui l’habitent – mais aussi d’un point de vue plus traditionnel, c’est-à-dire pictural : une approche des visages, de ce dont ils sont porteurs, à la recherche d’une capture d’états émotionnels, d’interactions avec un environnement – ici le paysage urbain –, ceci en usant du gros plan, et du zoom pour s’approcher encore plus près. C’est certainement la plus grande réussite de Sarajéviens que ce regard sensible, celui du cinéaste directement relié à celui d’une caméra attentive à ces visages encore remués par les blessures du passé, avec une utilisation des durées pour favoriser l’émergence des émotions. Cette circulation entre l’image en mouvement du cinéma et les personnages prend parfois le relais du verbe dans un mélange de signifiant et d’indicible se lisant sur les visages. Damien Fritsch parvient ici à mettre en scène la parole en ne la figeant pas dans le formatage qui ressort trop souvent de l’entretien audiovisuel.

Mosaïque impressionniste Sarajéviens avance par fragments, dessine une mosaïque qui tisse son sens dans la patience, composant une géographie urbaine et humaine impressionniste, non explicative ni explicite. Partant et parlant résolument du présent, Sarajevo est toutefois parcourue, comme possédée, par le XXe siècle, dont on sait qu’elle en constitue deux parenthèses tragiques et emblématiques de l’histoire européenne (1914 et 1992-1995). C’est l’un des mouvements du film : l’épaisseur du temps, les traumatismes de la mémoire, et l’élargissement de son spectre à ce touriste allemand qui fit la Seconde Guerre mondiale et s’intéresse aujourd’hui au judaïsme. Sarajéviens se déploie autour de la rencontre d’une multitude de personnages témoignant de l’itinéraire de Damien Fritsch dans la ville, et d’une présence récurrente représentée par Stanko. Ce dernier témoigne de la temporalité du film (tournage étalé sur quatre ans avec des ellipses perceptibles grâce à lui) et en constitue la figure la plus clairement allégorique. Lors de sa première apparition dans l’obscurité, il témoigne du fait que pendant le siège une vie sans guerre lui était inimaginable. À la fin du film, il aura construit une maison. Son métier : réparateur.

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